« La Religieuse »…un bestiaire religieux diablement bien amené
Denis Diderot faisait scandale dans les salons au XVIII ème siècle en publiant son roman « La Religieuse ». Nos poils se hérissent à nouveau et nous nous levons… non pas d’indignation mais bien d’admiration, pour saluer l’adaptation pleine d’émotions d’Anne Théron et la prestation à fleur de peau de la comédienne et danseuse Marie-Laure Crochant.

« La Religieuse » © Emmanuel Rioufol
Nous connaissons de Denis Diderot son coté humaniste et défenseur des droits. Un peu moins son enfance perturbée par des années passées dans un collège jésuite, une sœur qui mourut dans un couvent, des études de théologie qui n’aboutirent pas, au grand dam de son père, à une carrière ecclésiastique. Ce qu’il en a retenu ? Une profonde aversion pour l’état religieux.
C’est le propos de La Religieuse. Suzanne, fruit du péché d’adultère de sa mère, se voit contrainte d’endosser le voile afin d’expier la faute de sa génitrice. Elle se rebelle contre ce destin imposé qui n’est – elle le sait – pas le sien et intente un procès pour être libérée de ses vœux prononcés malgré elle.
Commence alors pour elle une descente aux enfers. Incomprise, fustigée et humiliée. Récluse dans sa cellule, sans nourriture ni couverture, ses compagnes sensées être des modèles de piété pleines d’humanité se révèlent être des païennes vengeresses.
Lorsque enfin – nous n’y croyions presque plus ! – l’espoir semble renaître, c’est sous la forme d’une mère supérieure attentionnée, séductrice et attirée par la candide naïveté de notre pestiférée. Moutons, fauves, mantes religieuses, Suzanne évolue au milieu d’un bestiaire religieux qui fait peur.
Le choix de son destin
Pieuses condescendantes, cons indécents et sans descendance… les mœurs de l’époque ne permettaient pas aux individus de choisir leur destin, encore moins quand ils naissaient filles ! En dénonçant les actes des protagonistes, l’auteur accuse la société castratrice, pleine de jugement et machiste de son époque et porte l’étendard des féministes. Libertinage, avortement, homosexualité, autant d’agissements inconcevables alors pour une femme. La frustration qui découle de ces interdits fait des femmes des êtres enfermés et comprimés dans leur propre corps, dans leur esprit et dans leur âme. Poussées parfois à l’extrême, c’est alors qu’elles commettent suicides, abandon d’enfants… la comédienne exprime cela avec une profonde justesse: mouvements répétés jusqu’à l’absurde, course effrénée, un lexique dansé de l’enfermement des femmes.
Saluons la prestation de Marie-Laure Crochant. Seule sur scène, elle est principalement la voix de Suzanne, plus occasionnellement celles de sa mère, la Mère Supérieure et quelques autres.
« C’est très simple de jouer un rôle. On entre et c’est tout […].On entre et on abandonne son désespoir. C’est simple. Et le public le sent immédiatement, si on est entré, ou pas. Si on a fait ce saut dans le vide. »* Eh bien Marie-Laure Crochant est de ces comédiens !
Elle nous fait frémir, blêmir, nous taire et presque pleurer. Fine et fluette, sa voix monte et se pose dans l’espace. Elle ne prend pas beaucoup de place sur scène et pourtant sa voix l’impose dans la salle. Elle nous envahit et nous transporte dans sa cellule : nous sommes muets d’indignation contre ce qui lui arrive.
La mise en scène est à l’image de la distribution : unique élément de décor, un grand voile habille le mur du fond, la scène et la danseuse. Suzanne crie son désespoir et Marie-Laure le danse, Suzanne pleure son enfermement et le voile blanc devient tour à tour camisole de force et prison.
Parfois la voix de la religieuse lutte contre la musique, d’autres fois le blanc du drap s’adoucit au contact des couleurs et nous promet, pour elle, des jours meilleurs. Ne nous y trompons pas! Nous connaissons l’issue du combat, nous devinons le gagnant ! Pourtant, tout au long de l’histoire, nous espérons.
*Die Sonne, d’Olivier Py. Acte III. Tirade de Sonia
La Religieuse, de Denis Diderot
Compagnie Les Productions Merlin, Théâtre de la Commune • Aubervilliers
06 82 91 20 03
Site : www.compagnieproductionsmerlin.fr
Adaptation et Mise en scène : Anne Théron
Assistante à la mise en scène : Jacques Séchaud
Avec : Marie-Laure Crochant
Scénographie : Barbara Kraft
Création sonore : José Barinaga
Création lumière : Benoît Théron
Collaboration à la chorégraphie : Sun Fang
Régie générale, plateau et lumière : Alain Larue
Régie son : Jean-Baptiste Droulers & Tania Volke
Production, diffusion : Emilie Leloup
Théâtre Le Montfort • 106, rue Brancion • 75015 Paris
Site du théâtre : www.lemonfort.fr
Du 6 au 24 mars 2012
Durée : 1 h 30
Tournées :
– le 10 avril 2012, Théâtre de Chelles
– le 12 avril 2012, Théâtre de Thouars
– les 17 et 18 avril 2012, Bourges








